Le mot du Directeur Artistique

Sentir le monde palpiter en soi

À l’aube d’une nouvelle édition de notre Festival, le sentiment d’abondance et d’épanouissement qui accompagne le retour de la belle saison et l’éclosion d’un chapitre de vie riche de potentialités est tempéré, peut-être inévitablement, par celui d’une instabilité sourde et persistante. Aux soubresauts d’une actualité trop souvent démoralisante, qui nous renvoie sans cesse l’image d’un monde de plus en plus fragmenté, d’une communication entre les êtres quasi rompue, nous répondons par la force primordiale de l’art et sa promesse de renouveau perpétuel.

 

Point focal de l’été, la présentation d’Aida – l’un des opéras les plus emblématiques du genre – dévolue à Yannick Nézet-Séguin, à l’Orchestre Métropolitain et une distribution vocale de tout premier plan, prend une dimension exceptionnelle. Bien au-delà de la lutte fratricide de deux peuples, de la haine raciale, c’est la guerre elle-même que Verdi met en scène, le bellicisme aveugle et séculaire comme moteur de l’autodétermination collective, dont l’issue n’est pourtant jamais qu’horreur et tragédie. Comment ne pas voir poindre en arrière-plan les conflits barbares qui continuent d’embraser le Proche-Orient et l’est de l’Europe, puis tous ceux, moins visibles, dont le globe est parsemé ?

 

En contrepoint à ce drame aux résonances par trop actuelles, le cosmos fantasmé de Shakespeare, magiquement reconfiguré par Purcell et incarné par Les Arts Florissants et le Jardin des Voix, dans une Fairy Queen qui marque à la fois les 80 ans de William Christie et la conclusion d’une résidence de trois ans de ses ensembles chez nous. Le message de l’œuvre est limpide, essentiel : de tous les obstacles, du chaos inextricable de la vie, l’amour ne peut que triompher !

 

Le concert d’ouverture, confié cette année à Nicolas Ellis et l’Orchestre de l’Agora pave la voie, avec les spectaculaires Planètes de Holst, à une série de répondants qui interrogent la place et le rôle de l’être humain dans l’univers, ce qu’il peut et doit faire, autant que ce qu’il ne doit pas faire, dans une perspective éminemment morale et éthique. Tant Strauss avec son Zarathustra, que Mozart dans sa Flûte enchantée, que Wagner – dont la Valkyrie n’est au fond que la sœur cadette d’Antigone – ou Beethoven par son évocation du mythe de Prométhée, explorent les mêmes avenues. Dans cette pléiade scintillante, l’Orchestre symphonique de Montréal et Rafael Payare occupent comme toujours une place de choix.

 

Cette année encore, Lanaudière propose un dialogue avec quelques-uns des artistes les plus éloquents de la scène internationale, talents émergents comme sommités mondiales – parmi lesquels Matthias Goerne, Anne Sofie von Otter, ou encore le remarquable Orchestre baroque de Fribourg, tous trois nous offrant le privilège d’une rarissime présence en Amérique. À nouveau, la saison qui s’annonce devient un lieu de rencontre avec de grandes personnalités du monde musical, dont plusieurs foulent nos planchent pour la première fois. C’est le cas notamment d’Angel Blue, Ambrogio Maestri, SeokJong Baek, Alexandros Stavrakakis…et à leur suite une entière distribution de chanteurs verdiens parmi les plus en demande de la planète, comme c’est celui du Quatuor Diotima, ou encore du pianiste Yoav Levanon, dans un doublé qui devient l’occasion de ses débuts au pays. Sans surprise, quelques fidèles amis retrouvent également notre public, dont Les Violons du Roy et Jonathan Cohen, Bernard Labadie – après une trop longue absence – Les Grands Ballets, Marc-André Hamelin, Mathieu Lussier, Kerson Leong ou Charles Richard-Hamelin.

 

Prenant en charge le premier ministère de la Culture en France, au sortir de la Seconde Guerre mondiale, André Malraux imaginait une société resolidarisée, réhumanisée par la culture, tant la civilisation semblait avoir perdu toute boussole, toute transcendance, toutes valeurs suprêmes. Ces idéaux valent toujours aujourd’hui ; nous nous les approprions et les réaffirmons, cinq semaines durant, dans un invincible mouvement vers autrui, dans un irrépressible élan d’humanité.

 

Bon Festival !